Lilia Bitar

Poésie et art numérique

Lilia Bitar est une poétesse qui utilise la vidéo pour faire vivre sa poésie. Elle se questionne sur la question de l’identité et sur les rapports que nous entretenons avec nos origines, étant elle-même un mélange entre les cultures russe, syrienne et canadienne. Elle s’implique auprès du Centre d’histoire orale et de récits numérisés et développe le projet Arrimage((s)), une œuvre pluridisciplinaire qui rassemble les témoignages de réfugiés syriens et de bénévoles travaillant dans les camps de réfugiés.





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Votre parcours :

Comme j’ai vécu l’immigration à deux reprises, c’est un sujet qui a toujours été présent pour moi. Mais la poésie m’est venue après avoir eu mes enfants, ici, au Canada, en lisant des livres avec eux. Ces lectures, ces mots, ces images pour les enfants sur mon nouveau pays d’accueil m’ont beaucoup touchée. C’est comme si je revivais mon enfance à travers eux.

C’est difficile à expliquer, mais c’est comme si je vivais mon immigration comme une fiction. Et en même temps, beaucoup de choses me rappellent la Russie, les paysages nordiques. Tout ça m’a habité un moment et j’ai eu besoin de m’exprimer. En refaisant des études en littérature et en traduction ici, j’ai su que j’avais ce besoin de m’exprimer sur l’épreuve de l’immigration.

Je suis maintenant membre du Centre d’histoire orale de Concordia et j’ai collaboré avec des gens qui y travaillent sur plein de projets. J’ai obtenu une bourse pour le projet Arrimage((s)). C’est une œuvre interdisciplinaire au croisement de l’histoire orale, de la vidéo et de la pratique poétique. Elle propose une cueillette de témoignages et de « vidéopoèmes » de réfugiés syriens à Montréal et de volontaires canadiens travaillant auprès des réfugiés en Grèce et en Allemagne. Tout ça est rassemblé dans un CD et un recueil intitulé Rituels pour un arrimage.

Votre approche :

J’avais travaillé un peu dans l’audiovisuel en Syrie et j’ai mélangé ça avec la littérature. Les textes se sont mis à vivre grâce au support médiatique. Avec le projet Arrimage((s)), j’ai dépassé l’épreuve de l’étrangeté et de l’immigration, qui étaient mes premières thématiques. Le projet est né des conflits actuels. Il est d’ailleurs symbolique dans mon épanouissement en tant qu’artiste. J’ai créé mon projet en utilisant les supports qui m’étaient familiers et je me suis trouvée dans ce mélange de techniques artistiques. Comme mon identité qui est multiple, ces œuvres sont un croisement entre la traduction, la poésie et la vidéo.

Décrivez-vous en quelques mots :

Avec le temps, on se rend compte qu’être un mélange, c’est ce qu’il y a de plus normal et naturel. Je me sens plurielle et multiple. Enfant, je pensais que ça me rendait anormale, mais maintenant, j’ai l’impression que c’est la chose la plus normale. Vous comprenez ?

Un accomplissement dont vous êtes fière :

Mes enfants, évidemment. Je souhaite les inspirer. Moi, j’ai manqué d’inspiration.
C’est d’ailleurs pour ça que j’ai développé ce besoin de lire beaucoup avec eux : je veux qu’ils aient de quoi s’inspirer.

Une ambition :

Faire des projets pour la jeunesse. J’ai envie de retourner à la poésie visuelle.
Sinon, il y a un truc que j’aimerais voir à Montréal. Il y a tellement de surface vierge dans la ville, et, certes, il y a des graffitis magnifiques, mais ça manque d’images qui bougent. De graffitis animés, par exemple.

Ce que vous faites pour vous changer les idées :

Je regarde l’horizon, je regarde de grandes étendues. Je sors de la ville.

Montréal pour vous :

En arrivant à Montréal, je trouvais que c’était une ville en construction, en changement, qui cherchait son identité. Mais je pense que c’était le reflet de mes propres questionnements. Maintenant, j’ai apprivoisé Montréal.

Lieu préféré :

La rue Prince-Arthur et le square Saint-Louis.
Moi, je vis sur l’île des Sœurs, et j’aime bien l’idée de vivre sur une île…

La Syrie :

C’est triste qu’on découvre ce pays à travers la tragédie. C’était un beau pays. C’était plus que beau. Tous les Syriens aiment leur pays, tous veulent y retourner. C’est un carrefour de civilisations. Depuis toujours, des organismes de partout viennent pour en découvrir les trésors historiques.

Un souvenir :

Ce n’est pas un souvenir très heureux, mais ma famille vient de Homs, et c’était une ville tellement simple ! Il ne s’y passait jamais rien ! Aller acheter des pâtisseries chez le marchand de gâteaux était la chose la plus excitante qui pouvait arriver (rire). Alors, ça m’a paru surréaliste de voir un jour Homs apparaître à la une des journaux, détruite. Dans une des photos, celle qui m’a le plus marquée, on voyait la fenêtre de la maison de mon oncle avec des décombres autour. Cette ville, pour moi, c’était un petit paradis intouchable, et aujourd’hui elle est détruite, en ruine…

Votre plat préféré :

Le « sfeha ». C’est une sorte de galette à la viande, avec de la mélasse de grenadine dessus. On ne trouve pas ça à Damas, juste à Homs !